Le Mali et la problématique de la croissance économique

La croissance démographique peut-elle être profitable à la croissance économique pour une meilleure allocation optimale des ressources?

Par Amadou SY

SY Amadou - Illustration 2015nov27

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il serait plausible de faire un focus sur la situation économique de ce vaste pays qui est le Mali, environ 1,2 millions de km² mais dont un quart seulement est constitué de terres arables. Pays agro-pastorale pour l’essentiel désertique avec un taux de croissance démographique de 4 % par an faisant du Mali l’un des pays les plus fragiles en termes de sécurité alimentaire, mauvaise répartition de la population sur le territoire, une économie déséquilibrée et très peu diversifiée. En effet, l’année 2014 montre une structure de l’économie essentiellement basée sur le secteur primaire à travers l’agriculture qui représente environ 38 % du PIB. Ensuite, le secteur tertiaire à travers les services, environ 37 % du PIB et le secteur secondaire à travers l’industrie qui ne représente que 27 % du PIB. Le taux de croissance du PIB a chuté de 2,7 % à -1,2 % entre 2011 et 2012 pour remonter à 1,7 % en 2013 et atteindre 5,8 % en 2014. La récession de 2012 est expliquée par l’effondrement des activités des secteurs secondaire et tertiaire qui ont été les plus frappés par la crise entrainant la suspension des aides extérieures ainsi que le financement des partenaires techniques et financiers (ces fonds représentent un quart du budget de l’Etat et 80 % des investissements publics). La croissance économique est fortement tributaire de la croissance agricole, qui est elle-même tributaire des aléas climatiques. Il faut donc faire en sorte que cette agriculture soit moins dépendante des aléas climatiques. Le Mali a mis en place le Cadre stratégique pour la croissance et la réduction de la pauvreté (CSCRP) dans le cadre de son plan de développement économique et social, dont les deux premières phases (2002-2006 et 2007-2011) ont été réalisées. Suite aux résultats encourageants obtenus, une troisième phase a été lancée pour la période 2012-2017 qui est en cours d’exécution.

Il existe généralement deux sortes de croissance économique :

  • La croissance extensive qui résulte essentiellement de l’accroissement des quantités de facteurs de production mis en œuvre. La croissance extensive génère des créations d’emplois suite à une variation positive des éléments qui la compose : augmentation du nombre de travailleurs (population active), création de nouvelles usines, investir dans les machines, plus d’extraction de matières premières et production agricole.
  • La croissance intensive qui résulte de l’amélioration de l’efficacité des facteurs de production : augmentation de la valeur ajoutée par salarié, du PIB par habitant ou par l’accroissement des performances des machines. Une hausse des gains de productivité généralement liée au progrès technique qui n’est ni exogène ni “une manne tombée du ciel” comme le disait R.Solow, mais plutôt un facteur endogène créé par les hommes, par l’entreprise.

La croissance économique de notre pays se rapproche plus de la croissance extensive avec une forte dépendance du secteur primaire notamment l’agriculture. La part de l’agriculture dans la croissance économique est de 2/3. Ce qui signifie qu’une bonne production agricole à travers de bonnes conditions pluviométriques, est synonyme de création de richesse. A contrario, une piètre production agricole causée par une mauvaise pluviométrie, est synonyme de récession.

La croissance démographique signifie la variation positive de la population sur une période donnée, généralement sur longue période. Il y a croissance démographique généralement dans deux cas : soit par une croissance naturelle de la population, soit par un effet positif des mouvements migratoires. Le Mali fait partie des pays les plus dynamiques au monde en terme de croissance démographique avec 4 % par an, renforçant la pauvreté, l’insécurité alimentaire et l’instabilité politique tant qu’on continuera à entretenir la gestion clanique de nos institutions. Dans le contexte économique actuel, le taux de croissance démographique n’a pas d’impact  positif sur la croissance économique. En effet, il est même pénalisant à court terme car :

  • Le surplus de croissance économique entre n et n-1 est automatiquement phagocyté par la croissance démographique empêchant un effet positif significatif sur la population. En effet, l’évolution de la croissance démographique est beaucoup plus rapide que celle de la croissance économique, cela signifie plus de charges dans la famille, plus de besoins alimentaires , plus de dépenses de santé et au final baisse du pouvoir d’achat des ménages impactant dans sa chute l’efficacité de la croissance économique.
  • La croissance démographique d’hier se répercute sur la croissance économique d’aujourd’hui et si l’Etat n’intervient pas, la croissance démographique d’aujourd’hui entrainera la montée du chômage de demain essentiellement constitué de jeunes puisqu’il y aura un accroissement de la population active ainsi qu’un rajeunissement de la population. En réalité, notre croissance démographique n’est qu’une piètre partie de la problématique d’une croissance non profitable au citoyen lamda, puisque la grande partie du problème est issue d’une mauvaise gestion de nos institutions corrélée à une mauvaise répartition des richesses sur l’ensemble du territoire.

Les institutions de Bretton Woods (Banque Mondiale, FMI) ont souvent considéré la croissance démographique de l’Afrique et du Mali en particulier comme un frein à une croissance économique profitable au développement économique, pourtant elle pourrait être un atout à long terme. La croissance démographique, c’est la croissance économique de demain. Pour que cette dynamique démographique soit profitable à une croissance économique distributive et profitable à la population à moyen et long terme, il faut :

  • Réhabiliter les institutions: la bonne gouvernance, c’est avant tout une question d’institutions fortes et de leadership. La problématique entre institution forte ou homme fort en Afrique rappelle bien le paradoxe de l’oeuf et la poule « Qu’est-ce qui est apparu en premier : l’œuf où la poule ? ». Comme le disait Barak Obama lors de son élocution en juillet 2009 au Ghana, “L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions”. En réalité, l’Afrique a toujours eu des hommes forts pour ne citer que Nelson Mandela, Thomas Sankara…Il nous faut à présent des institutions solides et bien organisées pour faire face aux besoins quotidiens des citoyens.

Il y a de plus en plus d’acteurs importants qui partagent l’idée de la régionalisation ou du panafricanisme à travers des institutions fortes. Nous pouvons citer entre autres le Centre d’Etudes et de Réflexion du Mali, le nouveau paradigme de la fédéralitude, l’Institut Panafricain pour le développement ou encore l’Institut Panafricain de Stratégie… Les institutions doivent avoir pour vocation de former des hommes forts qui auront ensuite pour but d’améliorer ces mêmes institutions au service du peuple. Il faut créer un cercle vertueux qui s’auto-entretient. ll est temps de laisser tomber  nos institutions importées de l’occident qui jusque là n’ont fait que contribuer et entretenir des hommes corrompus avec une complicité inouïe de l’occident. La forte croissance démographique génère donc à long terme l’émergence d’une ressource humaine constituée essentiellement de jeunes censés être  l’avenir du pays et ces institutions doivent les former. La création d’institutions fortes et démocratiques passera par la mise en place de certaines mesures : il faut redonner le pouvoir au peuple pour éviter les abus de pouvoir contre le peuple, intégrer l’esprit d’une prédominance de l’intérêt collectif au détriment des intérêts individuels, former les acteurs de ces institutions pour la bonne gestion des ressources de l’Etat, donner plus de pouvoir au peuple de vérifier à tout moment le patrimoine des acteurs de ces institutions pour plus de transparence. A long terme, la croissance démographique devrait donc être la source de l’émergence d’une main d’oeuvre de qualité qui affectera positivement les institutions pour apporter de l’efficacité, de la bonne gouvernance et au final contribuer davantage à la croissance économique. Grace à de bonnes institutions, la croissance sera plus profitable à la population.

  • Une main doeuvre qualifiée avec une formation de qualité : le Mali tout comme l’Afrique n’ont pas besoin d’une main d’oeuvre non qualifiée mais plutôt une main d’oeuvre qualifiée. Au Mali, il y a environ dix mille jeunes diplômés qui sortent chaque année de l’Université pour moins de mille postes à pouvoir. Sur cent élèves, seulement vingt sont orientés vers des formations professionnelles, l’inverse serait plus profitable à la croissance économique. Il y a donc un gros décalage entre l’éducation et les besoins économiques poussant l’actuel gouvernement à prendre des initiatives significatives sur la promotion de la formation professionnelle vers la création d’une main d’oeuvre de qualité : il s’agit de former des menuisiers, des techniciens, des artisans, concepteurs de textile et de cuir, dans l’agriculture et la pêche notamment les techniques de production, les métiers du bâtiment…

De plus, l’avantage de la croissance démographique d’un pays comme le Mali , c’est aussi l’émergence d’une main d’oeuvre jeune et qualifiée. Il s’agit de mettre en place un système de répartition dans lequel les cotisations des jeunes générations payent les retraites des personnes à la retraite ou ensuite les jeunes générations verront leur retraite financée par les cotisations des nouvelles jeunes générations trente ans plus tard qui justement seront plus nombreuses pour limpidement financer le système avec un taux de cotisation relativement limité. Ce système permettra d’alléger les dépenses de l’Etat mais aussi d’avoir un équilibre social entrainant la baisse des inégalités patrimoniales et au final libérer plus de ressources internes au niveau de l’Etat qui pourra financer de nouveaux projets et in fine contribuer à la croissance économique.

  • Rationaliser les terres en améliorant les techniques de production : la croissance économique du Mali tout comme celle de la plupart des pays africains est déséquilibrée. Au Mali, l’agriculture domine les autres secteurs avec 38 % du PIB et 80 % de la population concernée, en Algérie le pétrole domine l’économie avec 40 % du PIB et 98 % des exportations, au Sénégal le secteur tertiaire représente environ 58 % du PIB. Il faut donc faire en sorte que l’économie soit moins dépendante d’un seul secteur en diversifiant les activités et les techniques de production. Le Mali est un importateur net, c’est-à-dire qu’il importe plus qu’il n’exporte. Il importe une grande partie des produits de consommation et exporte la quasi-totalité de ses matières premières, or vendre des matières premières à l’état brut non transformées contre l’achat des produits manufacturés issus des mêmes matières premières ne permet ni une croissance durable ni une couverture d’autosuffisance alimentaire. Pour éviter d’importer plus de produits de consommation de première nécessité, il est primordial de mettre l’accent sur de nouvelles techniques de production en mettant en place un bon système de fertilisation des sols avec l’utilisation des engrais (chimiques aussi bien qu’organiques) de qualité et adaptés aux terres pour entretenir et préserver les sols (aujourd’hui, les trois quarts des terres agricoles de l’Afrique — 170 millions d’hectares sont abîmés, il est donc essentiel de restaurer l’azote, le potassium, le phosphore et les autres minéraux absorbés par les plantes), passer de l’agriculture traditionnelle à l’agriculture moderne avec des techniques de production sophistiquées (l’agro-industrie serait l’idéal pour le Mali), augmenter les cultures irrigables (seuls 4% des terres arables sont irriguées au Mali, contre 38 % en Chine), augmenter la productivité des terres existantes et non cultiver de nouvelles terres qui nécessiteront plus d’investissements et plus de temps pour être fertiles. Il faut donc la rotation des cultures et la polyculture au sein d’une même exploitation.

Par ailleurs, l’Etat devra investir dans des systèmes de transport et de commercialisation dans les zones rurales afin de faciliter les transactions inter régionales. Mettre en place des systèmes de communication et des réseaux d’approvisionnement efficaces pour les agriculteurs, mettre en place un fond pour venir en aide aux agriculteurs en cas de catastrophe naturelle, mettre en place le « made in Mali » dans les fleurons de l’industrie malienne notamment agro-alimentaire et minière et sensibiliser la population à consommer des produits locaux.

  • Une politique économique plutôt tournée vers loffre : la politique de l’offre est une réflexion libérale qui consiste à stimuler les investissements tout en baissant les charges patronales sur les entreprises. A contrario, la politique de demande qui est une inspiration plutôt keynésienne consiste à  favoriser la croissance en stimulant la consommation ou en augmentant le salaire des fonctionnaires. Le contexte actuel de croissance démographique, de mondialisation et de globalisation fait que la demande de la diversité des produits de consommation de première nécessité augmente de manière exponentielle, ce qui fait que la production locale ne permet plus de canaliser ce phénomène. Dans ce cas, l’augmentation des importations est beaucoup plus rapide que celle des exportations entrainant une balance commerciale déficitaire. Il faut donc adopter une politique de l’offre permettant aux PME de produire des produits locaux de première nécessité notamment les produits importés (riz, lait, sucre…). Pour cela, l’Etat doit infléchir sa politique économique en appliquant les mesures suivantes :

¬            Une profonde reforme fiscale : augmentation de la TVA de 18 % à 19 %  surtout sur les produits de première nécessité tout en empêchant les entreprises de répercuter cette hausse sur les consommateurs, cela signifie la création de nouvelles lois et une bonne maitrise de l’inflation. Augmentation de l’impôt spécial sur les produits miniers passant de 3 % à 5 % (concerne généralement les multinationales), augmentation de l’impôt sur les sociétés de 35 % à 37 % (concerne généralement les SA),  baisse des charges patronales avec moins de charges sociales des entreprises et assouplissement des procédures administratives. Création de la taxe d’implantation urbaine : il s’agit d’une taxe relative aux entreprises implantées en milieu urbain. En parallèle, création d’avantages fiscaux pour les entreprises qui souhaitent délocaliser dans les zones rurales une partie de leurs activités, cela permettra de baisser le chômage dans les milieux ruraux mais aussi de canaliser les flux migratoires. Fixation de l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières (13 % pour les petites entreprises, 15 % pour les moyennes entreprises et 17 % pour les grandes entreprises ). A noter que cette reforme fiscale s’effectuera de manière progressive tout en tenant compte des spécificités de chaque catégorie d’entreprises. Mettre en place une cellule pour lutter contre l’évasion fiscale. Ces mesures sont nécessaires pour accroitre les investissements et aider les entreprises pour dynamiser leur compétitivité, aussi permettent de réduire certaines inégalités fiscales entre les grandes multinationales et les autres entreprises.

¬            L’Etat doit créer une banque publique d’investissement pour accorder des crédits aux grandes entreprises et aux PME afin de renforcer l’investissement dans différents secteurs. Toutefois, le secteur secondaire avec la promotion de l’industrie est à privilégier en adoptant un taux d’intérêt un peu plus faible que celui des autres secteurs. Cela va permettre de relancer le secteur secondaire qui est à la traine par rapport aux autres secteurs mais aussi primordial pour atteindre un taux de croissance économique à deux chiffres. Par ailleurs, inciter les entreprises à investir dans les villes les moins attractives, car l’un des problèmes majeurs de notre pays est le fait qu’il y a une forte concentration des actions à Bamako entrainant un délaissement total dans les autres régions (96 % des richesses sont concentrées à Bamako contre seulement 4 % dans les régions). La signature de l’accord de paix du 20 juin 2015 entre l’Etat malien et la coalition des mouvements de l’Azawad (CMA) dont l’absence de certains groupes dans le Nord du pays, révise la répartition des richesses vers les régions passant de 4 %  à environ 20 à 40 % du budget de l’Etat.

¬       L’Etat doit promouvoir l’intégration régionale en facilitant aux entreprises l’accès aux marchés régionaux. Il faut donc supprimer définitivement les barrières douanières (tarifaires et non tarifaires), ce qui permettra l’accroissement de la taille des marchés générant des économies d’échelle (baisse des coûts fixes unitaires suite à l’augmentation des volumes de production). Par ailleurs, l’intégration régionale va permettre également d’intensifier la concurrence, ce qui pousse les entreprises à accélérer leur modernisation en termes de gestion, d’innovation et de progrès technique. Cela va permettre de générer des gains de productivités qui devront se répercuter par une diminution des coûts.

Dans ce papier, l’analyse a permis de jauger l’ampleur de la problématique de la croissance économique du Mali. Ensuite, nous avons fait la relation entre la croissance démographique et la croissance économique. L’analyse de la situation a permis de constater que la croissance démographique n’a pas d’impact positif significatif à court terme sur la croissance économique, elle contribue même à l’accroissement de l’insécurité alimentaire. Toutefois, si l’Etat met en place de solides institutions conjuguées avec certaines mesures comme adopter une politique d’offre adaptée pour accroître les investissements ou encore renforcer l’intégration régionale, à moyen et long terme, la croissance démographique pourrait avoir des effets positifs significatifs sur la la croissance économique puisque les investissements auront pour effet de stimuler la production des entreprises entrainant la demande de main d’oeuvre supplémentaire et au final accélération de la croissance économique et baisse du chômage. L’analyse proposée sert aussi à contribuer au débat sur la croissance démographique extraordinaire de l’Afrique en général, et du Mali en particulier. Il s’agit également d’inciter l’Etat à infléchir sa politique économique dans une vision de long terme pour un Mali qui se veut émergent.

Amadou SY, Membre du Centre dEtudes et de Réflexion du Mali

Bibliographie :  Cadre Stratégique pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté, 2012-2017. Revue annuelle du CSCRP 2012-2017, juillet 2013.

 

 

 

 

 

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